Le mot des enfants T.

Mon père nait à Chaville ; il s’appelle François, comme son père avant lui, comme son père avant lui, comme son père avant lui…
Mon père a les yeux bleus, ce qui fait la fierté de sa mère Simone.
Mon père construit avec son frère Hervé des maquettes incroyables de maisons en carton avec électricité et mobilier. Quarante ans plus tard, elles résistent encore aux dizaines de mains qui s’y sont relayées pour jouer.
Mon père gagne le concours cuisine en camp scout, et ça, ça n’étonne personne !
Mon père pédale six cents kilomètres de Paris à Camaret avec son ami Philou.
Mon père passe son bac L – pardon, son bac A – pour le plaisir, mais ne réussit pas à convaincre ses parents de faire une khâgne plutôt qu’une mathsup. Encore heureux, ça lui vaut de rencontrer ma mère Isabelle. Il a une sacrée gouffa sur la tête et parle de Proust au lieu de résoudre des équations différentielles, deux choses qui lui vaudront d’emporter son cœur.
Mon père étudie à l’ENSEEIHT à Toulouse. Entre hydraulique et électronique, les affections se tissent avec Michel, Napo, Alain, et bien sûr ma mère. Il renonce au tour du monde sur la Jeanne d’Arc pour obtenir sa main.

Mon père devient père avec Jehanne son premier enfant : c’est le Kraken ! Ca ne le décourage pas. Viennent ensuite Jérôme, le patron, Joseph, Jo, Joachim, Hakim, François, Fanch, Marie, Maritoune, Isabelle, Isa et Emmanuel – le p’tit Dieu.
Mon père est ingénieur-EDF mais revendique son droit de jouer à la pétanque dans l’équipe des littéraires contre celle des scientifiques, sur les plages de Camaret avec Frédérique, Gilles, Marie, Hervé.
Mon père nous lit Tintin avec un amour particulier pour le capitaine Haddock. Il est ému aux larmes à cause de Tintin au Tibet et rit aux éclats dans Le Lotus bleu.
Mon père fume de joie à la fenêtre ouverte du train couchette qui nous emmène à Camaret. Au dehors, après Nantes, les maisons blanchissent, les toits grisonnent, le paysage verdit, l’air s’humidifie. Tout est parfait.
Mon père nous emmène nager sur son dos au-delà de la naissance des vagues, là où ni lui ni nous n’avons pied.
Mon père regarde le foot à la télé. Il bondit en criant quand France et Brésil jouent leur match aux penalties en 86 et exulte en 98.
Mon père se glisse entre le quai de gare et le wagon du train pour récupérer une peluche d’enfant tombée sur les rails. Mon père, ce héros !
Mon père entonne le Chez nous soyez reine ou l’Angélus pour les bénédicités dominicaux.
Mon père tend un fil dans le jardin de mes grands-parents à Rocbaron pour un loyal match de volley-ball familial.
Mon père allume le barbecue sur une terrasse de Provence, dans le chant des cigales. Côtelettes d’agneau, saucisses et tomates grillées, le dîner s’éternise alors que mon grand-père Jean et lui s’affrontent amicalement dans d’interminables joutes verbales sous le regard de ma grand-mère Jeannette.
Mon père râle quand pendant des jours entiers, ma mère et nous perdons notre temps à genoux dans l’entrée, pour assembler les trois mille pièces d’un puzzle devenu mythique.
Mon père vient nous chercher par surprise à la sortie du solfège pour nous emmener voir A la poursuite d’octobre rouge.
Mon père ronfle si fort qu’il doit dormir dans la voiture plutôt que sous la tente commune lors de nos retraites à Paray le Monial.
Mon père pleure en récitant La Nuit de mai ou en écoutant la neuvième de Beethov’.
Mon père admire les profs et ne comprend pas qu’ils soient si mal payés.
Mon père se réjouit de discuter avec Jean et ses enfants au 138 avenue Thiers, dans le grand appartement qui nous a entendus grandir. Merci aux voisins de toute cette amitié !
Mon père aime provoquer le débat en prenant souvent à contre-pied la pensée de l’autre. Annick peut témoigner !
Mon père prépare un pique nique quatre étoiles pour une course d’orientation avec Marie-Laure et ses enfants.
Mon père met des oignons dans tous ses plats, quand ce n’est pas une larme de Rajah bien pimenté. Tout le monde s’en plaint même s’il nous affirme, « qu’on ne les sent pas et que c’est juste pour donner du goût ».
Mon père défonce le mur d’un grand coup de pied le jour où il apprend la mort du sien.
Mon père réussit à arrêter de fumer pendant un mois pour soutenir spirituellement son frère Jean-Noël soigné en réanimation.
Mon père emmène toute sa tribu en voiture à Medjugorje sans avoir rien réservé. Nous mettons deux jours à arriver près de la Sainte Vierge après avoir traversé d’incroyables montagnes, dormi dans un hôtel au bord de la mer et récité des dizaines de chapelets.
Mon père cite des auteurs à longueur de journée, nous brandit des livres sous le nez, les déclame, accentuant son texte de grands gestes de la main. Il nous poursuit de ses ardeurs passionnées.
Mon père s’achète une muselière quand on lui fait le reproche de toujours et encore parler sans cesse des mêmes sujets infiniment disséqués et ressassés.
Mon père aime l’épitaphe de Newton qui « surpassa la race humaine par la puissance de sa pensée », les grands hommes à la Patrie reconnaissante et les pèlerinages littéraires à l’îlot du Grand Bé et à Genève : hommage à Rousseau contre Voltaire bien sûr.
Mon père décore l’ordinateur de son bureau d’un entonnoir scotché au-dessus de l’écran et affiche les grilles de salaires des métiers en France, petit résidu de lutte des classes !
Mon père fume des gauloises en buvant son café, le soir, quand la journée touche à sa fin, en marcel blanc, le front dans la paume d’une main, l’index et le majeur cambrés sur la cigarette.
Mon père travaille tant qu’il dit prier avec ses pieds mais il s’allonge au sol, appuyé sur un coude pour la prière du soir.

Mon père a un accident vasculaire cérébral en septembre 2007 qui lui vole sa mobilité et ses passions intellectuelles. Tout change.
Mon père joue aux cartes plusieurs fois par jour. Il est bon perdant, heureusement.
Mon père écoute Nagui quotidiennement. Il nous rassemble autour de l’émission dont il guette l’heure attentivement.
Mon père fait et défait des puzzles. Il trie ses bords très méthodiquement, retourne toutes ses pièces, en fait des petits tas par couleur. Nos mains se croisent et s’effleurent au-dessus de l’image trouée, les nôtres agiles et rapides, la sienne, longue et blanche, dépareillée de sa jumelle qui se tient sage et crispée sur le bord de la table.
Mon père accueille sans broncher ses grandes filles sur ses genoux. Elles s’y installent sans vergogne quand il manque un siège.
Mon père demande la meilleure part du poulet, la dernière part du gâteau, la fraise qui décore le dessert. Il demande très poliment avec les yeux qui brillent, et quand on lui refuse parce qu’il faut partager avec les plus jeunes, il retire son assiette et hausse docilement les épaules en disant « Ah, bon ».
Mon père aime aller voir La Reine des neiges ou Belle et Sébastien au cinéma.
Mon père s’émeut du moindre mal, et d’ailleurs, il ne fait plus de péchés.
Mon père s’amuse des courses de fauteuil roulant. C’est son Disney à lui.
Mon père choisit toujours un steack tartare à la Taverne Saint-Martin.
Mon père va bien, « enfin, sauf le cancer du poumon quand même. »
Mon père s’agrippe avec panique aux mains qui le soutiennent pour passer du fauteuil au lit. Sa jambe gauche nous résiste, son visage bleuit, le souffle lui manque. Aucun mouvement n’est simple mais il ne se plaint jamais.

Mon père a deux mois, vingt-cinq ans, quarante ans ou soixante. Il tient ma mère par la main, marche à grandes enjambées vers son lieu de travail, prépare des milliers de repas, prie et souffre, râle et aime, travaille et lit des centaines de livres. Il pique un sprint dans l’Estérel, marche en déambulateur, vénère Beethoven Baudelaire, Heidegger, Pascal… et a fini par se faire à la culture du n’importe quoi.

Mon père, berger de l’être, combat non-stop les sentinelles du néant.

Mon père est dans nos visages, nos choix, nos cœurs, nos amours, nos enfants, nos façons de penser, d’agir, de vivre et de travailler.

Mon père est au Ciel. – Mais pourquoi tu pleures ?

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