Monsieur T.

– Vous avez de beaux yeux.
– Haha, tu trouves ? Dommage que mes oreilles les cachent !

– Ah, Quyên ! Bonjour ! Et alors, qu’est-ce que vous faites donc en Khâgne ? As-tu lu Heidegger, Quyên ? L’as-tu lu ? Et Hegel ? Qu’en as-tu pensé ? Cest un génie, n’est-ce pas ? Un génie ! Et Rousseau ! Il avait tout compris, tu ne crois pas ?
– Je ne sais pas… Je n’en ai lu qu’un peu… J’aime bien Voltaire…
– Rousseau avait tout compris, Quyên, pas Voltaire.

– Bonjour Monsieur !
– Tu es ravissante aujourd’hui !
– Moi ?…

– Le monde va mal, Quyên. Tu te rends compte que des comptables sont mieux payés que des profs ? Des comptables !

– Sais-tu qu’E. n’est pas un homme, Quyên ? C’est un dieu ! Un dieu…

Je revois votre haute silhouette un peu voûtée, flanquée d’une large sacoche, avalant à grandes enjambées le trottoir, de l’imposant immeuble d’EDF où vous travailliez jusqu’au coin de l’avenue Thiers. Pendant plus de dix ans, je vous ai souvent ainsi croisé sans que vous ne me remarquiez. Vous ne prêtiez pas attention aux passants. Mon petit monde était soudain illuminé de l’éclair de vos yeux bleus. Un morceau de mer.

On venait chercher les couverts dans la cuisine baignée d’une lumière orangée où vous vous affairiez. La colonne de verres, la pile d’assiettes, le saladier géant rempli de haricots au beurre, la montagne de pâtes, le poulet… Je croyais me fondre dans la masse, faire partie de la tribu.

A table, je remarquais votre silence, sous le brouhaha des conversations, votre air préoccupé, parfois sombre. Lorsque F ou J haranguaient la table, un brin provocateurs, il vous arrivait de vous fâcher un peu, de hausser le ton, pour une demi-seconde.

Moi j’aimais votre douceur, votre poésie. Vous aviez de la poésie de partout – dans le regard, le sourire, la cigarette, l’amplitude des gestes, la profondeur de la voix, la beauté, la tristesse, la colère, l’amertume. Il était bien impossible de ne pas éprouver pour vous une tendresse un peu douloureuse, de celles qu’on ressent devant l’innocence blessée.

Monsieur T., battez-vous, pour l’amour de nous.

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