Précipité

“Choisis une sensation.”

Aujourd’hui, grand soleil et grand vent. Ciel de mois minéral ponctué de nuages légers comme des plumes. Je vais en ville chercher un pot à orchidée que je ne trouverai pas. Accrochée à ma poussette, je dérive dans ce flot de lumière éclatante, neuve comme au premier matin, qui engloutit à demi les silhouettes des passants tout en révélant au hasard l’éclat d’un sourire, le rouge vif d’un bonnet, la lueur bleue d’un oeil, avant de les noyer à nouveau dans son intensité indistincte. Le vent happe les sons comme dans cette nouvelle de Buzzati où les bourrasques avalent progressivement les paroles d’un couple qui se dispute et se déchire (ce qui me fait penser qu’on retrouve souvent dans ses écrits cette objectivation efficace de notions ou de sentiments dans le monde physique). Mais il y a une joie de baptême dans l’air, chacun se sent lavé, propre comme un sou neuf, délesté du passé. L’air est vif sans être aussi froid qu’un début de février pourrait l’être ; il y a peut-être une effluve de printemps là-dedans.

Je fais les magasins. Je trouve un engrais pour orchidées, un produit de nettoyage antistatique pour le parquet. Je ruine mon régime au MacDo (c’est promis, soupe ce soir, ou double ration de pédalage). Surmontées d’un ballon de baudruche jaune canari, ma poussette et moi prenons le chemin du retour.

Pas de canard sur la Stour qui menace d’inonder au prochain demi-centimètre de pluie. En remontant Station Road West, je constate que je ne suis plus aussi essoufflée qu’autrefois. Je passe devant l’ancien appartement de Shizue et reconnais cette densité particulière de tendresse que j’éprouve encore pour elle, bien que nous nous soyons à peine connues. Je m’engage sur le petit passage qui mène sous le pont de chemin de fer. Et c’est là que surgit la sensation. A la faveur d’un éclat de lumière sur le vert sombre lustré d’une feuille de lierre, si dense que je me demande un instant après s’il ne s’agit pas d’un camélia ; à moins que ce ne soit l’angle particulier des rayons du soleil, ou l’association des couleurs, ou l’aspect un peu sauvage de ce coin de la ville où ce passage tapissé de lierre jouxte le terrain vague qui entoure le chemin de fer, ou une pointe particulièrement sensible de nostalgie – pendant une fraction de seconde, une sensation se cristallise en moi qui me déporte toute entière, instantanément, au coeur d’un jour d’été. Et la sensation est plus précise encore, plus orientée, elle a la saveur distinctive et inimitable d’un jour d’été en Toscane. Mais tout se passe si vite que c’est comme si le précipité s’était aussitôt dissout, et je continue mon chemin légèrement perplexe, me demandant ce qui s’est passé.

Je me rends compte que je décris les circonstances plutôt que la sensation elle-même, et aussi que je voudrais probablement savoir peindre plutôt qu’écrire.

Je me rends compte, également, de la chance que j’ai eue de pouvoir voyager, avec ma famille ou mon école, puis mon mari, et d’avoir pu emmagasiner ces sensations, goûter à la saveur particulière de différents lieux, de différents paysages ; et je pense à la Tunisie, à l’Italie, à l’Allemagne, à la Turquie, à la beauté qui leur est propre et qu’il m’aurait fallu bien plus de temps pour concevoir à travers des livres. Si je n’avais jamais été en Italie, quelle sensation l’éclat de cette feuille verte aurait-elle fait naître en moi ? Et combien de réminiscences manquées pour les innombrables endroits que je n’ai jamais visités ?

Hedera helix 'Hibernica', common ivy

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One thought on “Précipité

  1. J’aime ta dernière phrase; elle m’a serré le coeur. Je reviens lire ton post (t’as vu, je suis très “connectée” maintenant!) pour avoir le plaisir de la redécouvrir en conclusion de tant de poésie.

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