Déambulations en souvenir de Georges Lemoine

Mercredi matin. Ma poussette et moi bravons le froid pour aller en ville retrouver mon amie Marie. Je descends Station Road West. Devant moi se dresse la vue habituelle du clocher de la cathédrale surmontant une masse de pierre aux couleurs de l’aurore. Je débouche sur St Stephen’s Road, qu’il faut traverser pour atteindre le pont qui enjambe un bras de la Stour.

Soudain, mon coeur se serre et j’ai dans la poitrine un oiseau qui se débat pour s’échapper. Afflux d’oxygène dans le sang.

C’est la lumière. Le bleu du ciel, strié, infusé de lumière, d’une pureté qui fait venir les larmes aux yeux, un bleu éblouissant qu’on ne voit d’ordinaire qu’après l’orage, ou en bord de mer, à la fois exaltant comme une voile gonflée du souffle de l’été, tendre comme une poignée de myosotis dans une main d’enfant, et d’une intensité tragique.

C’est la lumière des mois minéraux. Janvier, février. Cette lumière découverte pour la première fois dans les nouvelles de Jean-Marie Gustave Le Clézio – Peuple du Ciel, Mondo, Lullaby, par la conjonction des phrases de l’écrivain et des illustrations de George Lemoine qui les accompagnaient.

MONDO ET AUTRES HISTOIRES

Je voudrais parler de Le Clézio, et particulièrement de Mondo et autres histoires, un recueil de nouvelles publié en 1978. Je le voudrais, mais ne le peux pas (encore). On trouve bien sûr des tas d’analyses des oeuvres de Le Clézio partout, mais c’est ma lecture que je voudrais partager, si seulement je savais comment. Je voudrais dire comment la rencontre de l’univers de cet écrivain a changé ma vie et certainement ma perception du monde – de la lumière, des couleurs, du silence – consciente que je ne suis sans doute pas la seule à avoir connu cette expérience.

J’ai découvert ces nouvelles vers l’âge de 10 ans, je crois ; j’avais donc presque l’âge des personnages qui en sont les héros et leur initiation, leur cheminement, furent en quelque sorte les miens. J’ai appris à sentir, à regarder, à percevoir comme eux, à moins que je n’aie été amenée à me reconnaître en eux. Leur manière d’habiter le silence. D’être sensibles à toute nuance de lumière. De vivre dans un monde habité. Quant à leur candeur, leur innocence aiguisée, tranchante, leur audace, je ne crois pas les avoir jamais partagées.

(Je me souviens d’avoir écrit à l’auteur, à l’âge de 10 ou 11 ans, sur une feuille de classeur verte, une lettre farcie de mots pédants (pour une gamine), où j’avais essayé de caser, allez savoir pourquoi, toutes mes connaissances en mythologie grecque. Il me plaît de penser que le personnel préposé à l’ouverture du courrier chez Gallimard ne la lui a jamais transmise.)

Mais c’est de George Lemoine que je me souviens particulièrement en ce mercredi où je marche à la rencontre de mon amie. Ses bleus, ses ciels, ses visages. Si vous avez grandi en France dans les années 1980 et avez transporté dans vos cartables des volumes de Folio Junior, vous serez familiers des dessins de Georges Lemoine, souvent des pastels ou des aquarelles. Si vous les avez oubliés, je souhaite que la lecture de ce petit post permette de les faire émerger des eaux profondes de votre mémoire. Ce sont des dessins qui font se rappeler que la vie vaut le coup.

En faisant une rapide recherche sur Internet, ne voilà-t-il pas que je tombe sur le blog de l’illustrateur (http://georges-lemoine-illustrateur.blogspot.co.uk) ! Je fouille, et tombe sur cette illustration pour L’Enfant et la Rivière d’Henri Bosco, le deuxième livre à avoir compté dans ma vie (au cas où vous vous interrogeriez, le premier fut Le Trente-Cinq Mai d’Erich Kästner).

Et il y avait un braconnier là dedans. Il y avait un dessin du braconnier. C’est là que j’ai rencontré pour la première fois le mot “taciturne”. Le braconnier s’appelait Bargabot. Je fouille mes étagères. Et… oui, c’est incroyable, je possède un exemplaire de L’Enfant et la Rivière, et je l’avais complètement oublié ! Et voici Bargabot :

Georges Lemoine Bargabot

Le mot taciturne se trouve bien à côté de l’illustration, mais, fait intéressant, ce n’est pas le braconnier qu’il décrit, c’est le narrateur, Pascalet, et ses parents !

Souvent, je pensais à Gatzo. Où était-il ? Parfois, à la tombée du jour, très haut dans les nuages, les canards passaient, volant en triangle, à travers une bourrasque. Et leurs cris sauvages me pénétraient. Mes parents, me voyant se taciturne, devenaient, eux aussi, très taciturnes. Ils avaient essayé de tout, et rien ne m’avait réussi.

Facéties de la mémoire.

Du ciel maritime de Canterbury aux paysages du Lubéron. Clin d’oeil du destin, mon amie Marie est, sinon du Lubéron, du moins du Sud (oui, je sais, le Sud est vaste, et vague, mais ne me cherchez pas des poux, soyez cool, c’est juste un blog, hein).

P.S. : En bonus, ce petit film très intéressant de Loïc Seron où vous pouvez voir Lemoine travailler chez lui en 2008 : https://www.youtube.com/watch?v=HJqYHi6OMRc

Regardez-le, il est chouette (bien que le choix de la musique me laisse dubitative).

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