Without feathers

Je suis retournée poser pour James Bland, et bien que ça n’ait rien donné en termes de production, la séance a été très intéressante pour moi, et m’a fait penser à ma relation avec certaines oeuvres picturales.

Il y a des tableaux qui nous impressionnent, nés d’un talent qui nous semble rare (ouah, c’est incroyable !), ou en appellent à notre sens du beau (c’est très joli), ou encore nous surprennent et nous font réfléchir (mais que crois-tu que l’artiste a voulu exprimer ?). Il y a aussi ceux que la tradition critique nous présente comme des chefs d’oeuvre et que l’on passe pas mal de temps, dans mon cas du moins, à observer avec un sentiment d’ennui que l’on cherche à masquer, un pincement de déception au coeur (mince, je dois être bête, ou manquer de goût…). Et ceux qui ne se suffisent pas à eux-mêmes et que l’on apprend à apprécier après avoir entendu le conférencier nous en présenter la genèse ou faire la biographie de l’artiste.

Et puis il y a ceux devant lesquels on s’arrête, et que l’on ne quitte pas des yeux, sans savoir pourquoi. Pendant un moment, le monde alentour s’évanouit, et un phénomène étrange a lieu à l’intérieur de soi où il semble que l’agencement des sensations et des pensées sourdes qui constituaient notre état d’âme à cet instant précis entre dans un lent processus de réarrangement, quasiment sensible, comme si les organes eux-mêmes étaient affectés, dans un mouvement assimilable à celui par lequel les rouages du mécanisme d’un coffre-fort jouent les uns contre les autres et atteignent la combinaison qui en commande l’ouverture. Clic.

C’est une expérience rare, et légèrement dérangeante. On ne la comprend pas, et pourtant, on ne peut la nier. C’est une expérience de type mystique, dans le sens où la connection qui s’établit a la qualité / la force de la nécessité. Parce qu’on ne reconnaît pas (encore) les raisons de cet “accrochage”, il semble être indépendant des circonstances. C’est une expérience verticale, qui transcende le contexte de la rencontre avec l’oeuvre et les péripéties de notre histoire personnelle récente, et nous emplit d’une vibration étrange qui semble le signe d’une réalité qui nous dépasse. Que se passe-t-il quand je suis en face de ce tableau ? Pourquoi ?

C’est un sentiment assez semblable à ce que je disais au sujet de certains passages de Proust ou de Le Clézio : toute contingence s’efface, les Portes du Royaume s’entrebaillent. Pourtant, là où le processus de la lecture (déroulement dans le temps) et la familiarité de la langue étirent en quelque sorte le sentiment, le rendent souple et délié, l’immédiateté de la rencontre avec une image le condense, et rend le choc plus étrange, plus lourd. A la joie se mêle de l’angoisse (pour être plus précise, de la terreur au sens religieux du mot). On finit par penser à une réminiscence, faute de pouvoir mieux l’expliquer. Il se peut que notre corps se souvienne de quelque chose que la mémoire active ne peut plus atteindre. Ce tableau me raccroche à mon passé, ou plutôt superpose le présent et le passé, niant la temporalité. Contact de l’éternité.

Pour moi, c’est arrivé avec le fameux “Villa impériale de Katsura au printemps” de Bernard Cathelin que j’ai déjà mentionné plusieurs fois dans ce blog. Mais aujourd’hui, en regardant de nouveau sur une photo “Still Life With Boat” que j’ai aperçu dans le studio de James l’autre jour, j’ai ressenti des échos de cette sensation.

Still Life With Boat 2013

Je le regarde, je le regarde encore. Qu’est-ce donc qui me fait ça ? Est-ce l’angle du mât ?

(“Et, peut-être, les mâts, invitant les orages 

Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages 

Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…”)

Ce jaune de lumière artificielle y est bien sûr aussi pour quelque chose, dont le caractère cru semble traduire l’angoisse de la tempête et la violence des éclairs. Le lit, avec ses plis, la couture du drap, n’est-il pas gros de menace, monstre marin prêt à engloutir le bateau ? L’association du jaune et du noir, signe de danger dans la nature, agit-il sur mon inconscient ? Et il y a la grande solitude qui émane du tableau… Je tâtonne, je regarde encore, je ne trouve pas de réponse.

James dit qu’il n’a pas fini, qu’il va ajouter les plumes qui se trouvent sur le mât du bateau en réalité. En ce qui concerne ma perception de ce tableau, je crois qu’elle changera inévitablement s’il le fait. Un bateau à la dérive ne doit plus avoir de voiles. Mais ce n’est pas moi l’artiste.

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Author: Frog

French and Vietnamese, living between England, France, and an often-dreamt Mediterranean, where my heart dwells.

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