In front of the black wall

Matin gris de novembre, promesse de pluie. James m’a demandé de poser pour un portrait. Je le connais depuis quelques années. Quand mon fils était bébé, James venait se promener avec nous. Au début, je ne comprenais pas grand chose de ce qu’il disait, à cause de la barrière de la langue, mais je progresse lentement. C’est un intellectuel et j’aimerais être capable de soutenir une conversation intéressante avec lui en anglais, mais ce n’est pas encore vraiment le cas. Ce qui est bien, c’est qu’il ne semble pas m’en vouloir. J’aime son travail et particulièrement son usage des couleurs. Il expose pas mal cette année et vous pouvez découvrir certains de ses tableaux sur son site Internet :

http://www.jamesblandpaintings.com

L’escalier dans sa maison est raide – je le reconnais d’un tableau intitulé Upstairs.

Upstairs

La première fois que je l’ai vu, il m’a rappelé cet autre tableau de Bernard Cathelin, dont j’ai parlé ici. (Pardon pour cette très mauvaise photo, je n’ai rien trouvé d’autre). 

1984_Villa imperiale de Katsur au printemps

C’est seulement aujourd’hui que je les regarde côte à côte que je comprends pourquoi : ils évoquent le passage, et l’ouverture, et la promesse du Paradis. Ils me rappellent ce rêve (évoqué ici) où j’étais projetée hors d’un tunnel en plein ciel.

La chambre-atelier est petite. L’unique fenêtre est voilée d’un carré de tissu blanc qui filtre la lumière. Il y a des toiles adossées contre le mur bleu pâle. Le mur de droite, quand on entre, est peint d’un rouge tirant sur le rose. Mais c’est le mur de fond qui attire le regard. Il est noir, d’un noir brillant et réfléchissant, d’une obscurité de miroir. J’éprouve une drôle d’émotion à le voir “pour de vrai”, après l’avoir beaucoup admiré dans deux tableaux que j’achèterais si j’en avais les moyens.

Black Wall 1

Black Wall 2

Je m’assois par terre, devant le mur noir. A ma gauche se dressent un sommier et un matelas relevés contre le mur. A ma droite, la chaise que l’on voit dans ces tableaux, des piles de CD, et quelques petits meubles dont la présence ne se traduit dans ma mémoire que sous la forme de taches de couleur et d’une certaine densité sensible.

Un tube de peinture vide qui se balance au bout d’un fil accroché au plafond vient danser devant ma figure, surprenant fil à plomb dont la présence commence par m’intimider.

James est installé en face de moi, de l’autre côté de sa toile posée sur le sol, parfois assis, accroupi, ou à genoux. Il s’entoure de son matériel et pose des couleurs sur sa palette. Je sens la nervosité me gagner, et, dès que mon regard croise le sien, monter en flèche. Je demande si je peux enlever mes lunettes. La nervosité retombe. (Je songe un instant au “gas and air” que les sages-femmes d’ici donnent aux parturientes en leur répétant : “Breathe on this, it will take the edge off the pain”.) Délivrée de toute acuité visuelle, je ne peux plus lire le regard de James, je baigne dans un brouillard bienheureux. C’est bien la première fois que je suis contente d’être myope.

Pour moi, l’intérêt de cette séance est surtout de pouvoir assister au travail de James, ou, plus précisément, de le voir travailler. Je m’intéresse aux changements de densité et d’intensité qui surviennent dans la manière d’être des gens. Il porte un jean et un Tshirt et j’ai l’impression de le voir, comme je ne l’avais pas vu avant, “dans son élément”, comme on dit. Plus calme et plus à l’aise, et très vivant.  Il me dit qu’il déteste peindre debout et a été inspiré en voyant des artistes japonais peindre à même le tatami. Nous parlons, je ne sais plus trop de quoi, et le manque de sommeil me fait certainement dire des tas d’idioties, de lieux communs, de phrases sans queue ni tête. Je ne sais pas comment il arrive à peindre avec tout le blabla que je lui déverse dessus. Je n’ose pas trop regarder ce qu’il fait, mais je remarque la rapidité de ses gestes, leur précision. La densité de sa présence a complètement changé. J’ai probablement lu trop de manga, je peux presque sentir la “pression spirituelle”.  

Le fait que James soit prêt à converser pendant qu’il peint rend les choses agréables et aisées, et atténue pour le modèle la bizarrerie d’être objectifié, mais n’efface pas l’asymétrie de la situation : le peintre fait ce qu’il fait, fait son truc en quelque sorte, tandis que la personne qui pose, et qui n’est pas professionnelle, se trouve dans une situation étrange. En même temps, l’observation est mutuelle. 

Après la pause café (un café que je trouve délicieux alors que je n’en bois pas d’ordinaire car je le trouve agressif), James me demande de choisir un disque. Je tombe sur un CD de Debussy.

La peinture et Debussy. Miacrielle , je ne sais pas où tu es, ni si tu liras ce texte un jour. Dans cette chambre baignée d’une lumière tamisée de novembre, c’est ta chambre que je revois – les murs blancs, les affiches de théâtre, l’aquarium, les iris mauves dans la cour, les fenêtres de Matisse, la blondeur extraordinaire de tes cheveux. La Mer de Debussy sortait à plein pot par les grandes enceintes noires. Ma peau se souvient de ta plume, des caractères à l’encre de Chine que tu traçais et que je n’osais pas frotter sous la douche. Mon coeur se serre au souvenir de ces moments où tu m’as donné le sentiment d’une élection inespérée et ô combien exaltante. Je sens l’obstacle en moi – en un sens, je suis restée arrêtée en ces années-là, incapable d’avancer, comme si le privilège d’être aimée de toi devait m’empêcher de vivre autre chose.

Nous remontons et il reprend son travail. Il semble être content, et je suis très soulagée, car les portraits ne sont pas son activité préférée. Bien qu’il ne soit pas satisfait du résultat final (“It is not a good painting”), j’en suis quant à moi ravie. Il me rappelle une matinée rare, sans travail ni enfants, où il me semble avoir étudié James à ma manière.

Je me permets de mettre deux versions de ce portrait.

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P.S. Et voici la dernière version du portrait.

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13 thoughts on “In front of the black wall

  1. Tombé sur ces mots au hasard de Debussy

    son encre était de celles que même les eaux du léthé ne sauraient effacer,
    et cette fenêtre ouvrait sur de nombreux mondes.

    J’espère de tout cœur que tu as pu t’accomplir,

    des pensées à ton égard.

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          1. Bonjour Frog?

            Oui, nous nous sommes connus au crépuscule de notre adolescence sur Lyon.

            Pendant cinq a six ans? Tout cela est loin, je ne compte plus tu sais.

            Par l’intermédiaire de M.

            Mais c’est un lointain passé , nous avons tous pris des chemins différents.Souvent de traverses pour ma part. Je n’ai pas le privilège de manier les mots comme toi, cependant moi aussi je n’ai su vivre réellement après.

            Cela me réchauffe le cœur de savoir que tu sembles être en paix, et que tu n’a rien perdu de toi.

            Des pensées.

            J.

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            1. Ah ca y est ! Quatre ans ont passé, je te reconnais enfin. J’ai revu M cette année, avec ses enfants. Neuf ans depuis notre dernière rencontre. Elle n’a jamais été loin de mon cœur. J’espère que tu vas bien, toi aussi. Je suis contente de te trouver ici. Cela me fait plaisir de te lire !

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              1. Je ne savais pas qu’elle avait des enfants. Pour moi, 15 ans depuis nos dernière rencontres, avec elle comme avec toi. Oui, je vais au mieux. Si tu es resté en contact avec elle, dis lui à l’occasion que je vais bien maintenant , après tout ce temps. Mais je traîne surtout sur ton blog pour le plaisir de tes pensées

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