Au bord

Novembre. Il est bientôt temps de planter les tulipes. Les cosmos, bien qu’abattus par le vent, continuent leur inlassable floraison. Peut-être vais-je les couper pour libérer de la place et jeter un coup d’œil sur la pivoine ensevelie au-dessous et qui est probablement foutue.

Je me pose des questions, en ce moment. Les mêmes que d’habitude, bien qu’elles semblent plus mordantes que de coutume. Je me vois dans le regard des autres, et je me découvre un peu plus sombre, plus terne, plus fatiguée qu’auparavant. Comme quelqu’un me l’a fait remarquer, c’est un peu comme si les bons moments n’effaçaient plus, comme autrefois, un arrière-plan de mélancolie ou de légère amertume. Et je m’interroge. Peut-être est-ce le début de la fameuse mid-life crisis. Mon mari me fait remarquer que je dois agir (i.e., chercher un travail qui me convienne), que je ne serai pas heureuse si je continue à ne rien faire.

Il se trouve qu’agir est mon problème. Je me souviens de ces moments où mes parents me confiaient des paperasses à porter à la Poste ou quelque démarche administrative à accomplir à la Banque. J’avançais dans la rue avec une boule d’angoisse dans le ventre, les muscles contractés, essayant de me répéter ce qu’il faudrait que je dise à la dame ou au monsieur. J’étais probablement une ado empotée. Pourtant, au collège ou au lycée, je n’étais pas timide, j’avais de bons amis, j’étais confiante comme le sont les bons élèves qui se soucient peu d’être populaires. Mais parler à des adultes inconnus en position d’autorité me faisait peur, plus qu’à d’autres. Cette angoisse m’a suivie en Khâgne, où certaines colles étaient de la torture, à l’oral de l’ENS (que j’ai raté) où je ne comprenais plus ce qu’on me disait, et jusqu’à ce que je me prépare à l’agrégation comme auditrice libre à l’ENS et que je voie de quelle manière les normaliens et d’autres surmontaient leur peur et arrivaient à garder leur calme, voire à en mettre plein la vue. Vivre à Paris, loin de ma famille, et auprès de camarades qui m’encourageaient et me poussaient, m’a certainement beaucoup aidée. Il me semble que mes années d’enseignement dans les collèges de banlieue m’ont permis de tenir l’angoisse à distance. Venir ici a été l’occasion d’une régression. La maternité ne m’a pas rendue plus forte.

Un ami de Paris me disait, il y a quelques années, que les jeunes Asiatiques ont souvent des difficultés à se motiver seuls, ayant eu l’habitude d’être poussés par la volonté de leurs parents, en quelque sorte maintenus dans un état de minorité et de crainte de l’autorité. C’est probablement vrai, en partie. Et cependant, je ne blâmerais pas mes parents, qui m’ont laissée libre de faire mes choix (pour des parents vietnamiens, laisser leur fille choisir la littérature, et les Lettres Classiques en particulier, ce n’est pas rien. Mes parents croyaient en moi). Je ne sais pas d’où vient cette crainte qui m’habite – mes parents ne sont certainement pas des gens peureux – leur vie ne leur permettait pas ce luxe.

En attendant, je me sens comme ankylosée. Au bord de l’action, toujours au bord.

Et subrepticement monte aussi des profondeurs la déception, monstre au rictus amer, qui a fait tant de dégâts dans la vie de certains de mes proches, incapables de faire le deuil de leurs espérances et désirs inassouvis, et d’aller de l’avant.

Le soir tombe et il est trop tard pour les tulipes. Un autre jour…

P.S. : On me fait remarquer à juste titre qu’en publiant de telles choses, je risque de dégoûter de potentiels employeurs. C’est très embêtant. Je tiens donc à préciser que je suis maintenant parfaitement capable d’aller à la Poste ou à la banque et que je peux même le faire en anglais. J’ai réussi à tenir des classes de trente collégiens de banlieue pourrie dans un état de calme (relatif), voire parfois de joie et de bonne humeur (si si !). Les élèves ne sont pas un problème – c’est le guichetier grincheux. Si vous m’offrez un boulot et un salaire décent, je vous promets de l’action et de la qualité. 😉

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s