De l’utilité des méduses pour guérir l’exaspération.

Bon, le temps passe, et je ne poste rien. On me dit que le secret d’un blog bien tenu est d’écrire à intervalle régulier. Zut alors.
Ce ne sont pas les sujets de râlerie qui me manquent. Mais si je commence à me laisser aller à m’étaler ici à chaque fois que l’exaspération me tient, je ne crois pas que je garderai un lecteur.

Il faut me voir regarder les infos, ou lire les journaux. On n’entend plus le présentateur ni les reporters. C’est le règne bruyant de l’éructation auto-satisfaite. Non pas que je dise absolument n’importe quoi, mais il s’agit souvent plus de la réaction allergique que du fruit d’une réflexion. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas raison (pour autant qu’on puisse avoir raison en matière d’opinions). Juste que bon, je n’irais pas participer à un débat sérieux sur aucun des sujets qui alimentent ce déchaînement (la politique le plus souvent). J’ai tous les défauts des idéalistes déçus. C’est mon mari qui me déteint dessus.

D’ailleurs, je renonce souvent à regarder les infos depuis quelques temps. J’écoute le flash sur Radio Four, je jette un coup d’oeil sur quelques articles du site de BBC News, et puis je m’immerge dans la fiction (dernièrement, Dexter, et maintenant, Homeland – j’ai hâte que The Good Wife reprenne). J’ai évidemment plus de plaisir, mais je m’interroge aussi sur cette évasion dans le monde des séries. J’ai l’impression qu’elle participe de la procédure d’anesthésie douce à laquelle je me livre depuis longtemps, plus ou moins consciemment.

Je jouais l’autre jour avec mon fils à un jeu de cartes qui nous amuse et nous fait dépenser quelques calories : chaque carte indique une action à imiter, avec le dessin de l’animal correspondant (“Slither like a snake” est notre action de prédilection, mais il y a aussi “Sniff like a dog”, “Scutter like an ant”, “Charge like a bull”, etc). Nous tombons sur “Wobble like a jellyfish”, qui pourrait se traduire par quelque chose du genre de “Tremblotte comme une gelée parce que tu es une méduse” (Waouh, heureusement que je ne suis pas traductrice). Et nous voilà donc, mon fils et moi, à glisser d’un bout du salon à l’autre, les bras ballottant (comme des tentacules, vous l’aurez compris), portés par des courants imaginaires. (Quant à essayer d’imiter la grâce d’une méduse quand on sent bien ses kilos en trop et que l’idée même d’un régime vous fait vous précipiter sur les barres de Lion dans la supérette du coin, ça reste un challenge).

Et voilà que, me balançant mollement d’un bout de la pièce à l’autre, je réalise soudain ce qui me plaît tant dans cet exercice – il met en accord, par le mouvement physique que j’essaie de reproduire, mon corps avec mon état intérieur. Oui, c’est exactement ainsi que flotte mon esprit dans les eaux troubles de l’incertitude, n’ayant aucune lumière sur la direction que devrait prendre ma vie, tentant de se maintenir dans cet état à la lisière du monde végétal et animal, en amont de la conscience, dans un état sinon de béatitude, du moins d’absence d’angoisse et d’exaspération. A ma mère qui se demandait l’autre jour, à l’occasion de mes 33 ans, si ma vie était conforme à mes rêves de jeune fille (elle mentionnait “un mari gentil et des enfants adorables”), je ne saurais trop quoi répondre. Je ne sais pas de quoi je rêvais précisément. Je ne m’imaginais pas en maman. A vrai dire, j’ai l’impression de naviguer en eaux inconnues. Ma boussole n’est pas adaptée, et je me laisse porter par les courants. C’est ainsi que je flotte et que j’attends. Je ne sais pas vraiment quoi, d’ailleurs, mais je garde de la jeunesse cet espoir qu’une métamorphose ne saurait manquer de se produire, un jour, qui me ferait m’élever vers une destinée d’exception. Je sais, moi aussi ça me fait doucement rigoler, mais que voulez-vous, à chacun ses illusions.

File:Aurelia aurita 1.jpg

Photo de Hans Hillewaert, Wikimedia Commons.

P. S. Mais j’oublie que c’est aujourd’hui la saint François d’Assise. Il fut un temps où sa destinée d’exception – la plus incroyable, la plus passionnante, la plus poignante – me paraissait presque à portée de main. Je sais maintenant qu’il n’y a probablement aucune chance que je sois semblable à François, mais peu importe, penser à lui me fait relativiser bien des choses. Il a choisi la meilleure part, et je me demande bien pourquoi je ne me contente pas de dire oui et d’essayer de m’engager, comme lui, sur le sentier, quelqu’escarpé qu’il soit, de l’amour inconditionnel.

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3 thoughts on “De l’utilité des méduses pour guérir l’exaspération.

  1. Tu vois, je pense à toi et je fais un tour sur ton blog.
    Est- ce que ce n’est pas d’enseigner qui te manque? Parce que je crois que si tes élèves de zep t’attendaient pour demain matin, tu n’aurais pas le temps de te demander si une destinée plus grande t’attend quelque part.
    Ils sont tellement formidables et désespérants. J’ai souvent tellement mal pour eux. De plus en plus mal. Je suis sûre que tu vois ce que je veux dire.

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    1. Merci de me lire. Est-ce que les questions existentielles sont réservées aux oisifs ? Probablement (problèmes de riches, comme dirait mon mari). Mais je ne me pose pas vraiment de questions. Je me laisse flotter. Et oui, je pense savoir ce que tu veux dire à propos des élèves.

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  2. Alors, sans aigreur en pensant au “Bill Gates de l’amour” (Saint François bien sûr), vivons joyeusement dans la classe moyenne de la sainteté! Ce n’est pas rien non plus, ce n’est pas rien.

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