En descendant des collines au printemps

L’été a déployé ses voiles.

J’ai été occupée ces trois dernières semaines – famille et amis en visite avant et après le baptême de ma fille. Un soir, alors que nous nous apprêtions à regarder un épisode de Bleach, ma soeur et moi en sommes venues, je ne sais plus pourquoi, à parler de poésie. Ma soeur occupe un poste assez important dans un ministère à Paris qui a bien moins à voir avec la littérature que mon job de prof. Pourtant, elle lit de la poésie, et moi non, plus depuis la naissance de mes enfants. Je suis bien contente d’avoir une soeur qui lit de la poésie.

Pour être honnête, je n’en lisais pas beaucoup auparavant non plus. Il ne m’est arrivé que deux ou trois fois d’aller à la bibliothèque spécifiquement pour emprunter un recueil de poésie, au temps où j’étais lycéenne à Lyon, ou lorsque j’étais en Khâgne. Je feuilletais des recueils de poètes contemporains au hasard, et les reposais rapidement sur les rayons si rien ne se passait, sans laisser le temps à la réflexion de déceler, éventuellement, dans l’amas de sons et d’images, l’idée, le fil directeur, l’enjeu, le truc qui lui donnait un sens. Attitude impatiente, paresseuse et probablement consumériste, mais après tout, la poésie est à mes yeux jeu et gratuité, et c’est simplement en passant qu’elle est révélatrice ; la vérité qui se laisse entrevoir, ou pressentir, n’est pas mieux appréhendée si on se prend la tête à démanteler le texte et à l’analyser. Attention, je ne veux pas dire qu’on ne doit pas étudier de poèmes, mais simplement que l’étude du poème, si elle nous permet de mieux comprendre et apprécier le texte, n’est pas nécessaire à l’expérience particulière que j’appelle révélation et en est même indépendante.

D’autres fois, c’est un poète en particulier que j’allais chercher, parce qu’on m’avait montré un de ses textes et que je me disais, C’est lui ! C’est lui ! et il me le fallait. René Char, Georges Séféris, Odysseas Elytis.

(J’ai aimé la Grèce longtemps, longtemps, de toutes mes forces, de tout mon souffle, et je ne savais pas comment les gens pouvaient vivre sans une Grèce intérieure tant la mienne m’orientait toute entière. Ensuite l’âge adulte est arrivé et tout s’est émoussé. Mais de loin en loin, j’entends encore ce vers ou cette phrase de Séféris qui disait “Où que me porte le voyage, la Grèce me fait mal.”

Et je me souviens, elle me faisait mal, et jamais autant qu’à la naissance de l’été, quand la lumière au-dehors semblait déclencher l’éblouissement intérieur que je reconnaissais – éclat brûlant des marbres, reflet de métal de la mer, débauche de lumière, de bleus, de blanc, vertige aveuglant, pureté minérale, vision déchirante. Ô patrie intérieure, beauté insurpassable. C’était mon pays, je l’avais reconnu. Mes racines s’y trouvent encore, quelque part dans cette partie de nous qui demeure en enfance. Peut-être était-ce le fait d’être une fille d’immigrés. Je croyais qu’on choisissait ainsi sa patrie. Quand je suis allée en Grèce, pour de vrai, je ne l’ai pas reconnue, sauf sur la colline de Sparte, où il m’a semblé que reposait mon rêve bruissant parmi les feuilles des oliviers. Sparte. Quand donc ai-je cessé de croire que tu me faisais moi-même ?).

Surtout, j’ai eu l’occasion de découvrir et d’aimer des poèmes en feuilletant les manuels scolaires qui m’étaient confiés de collège en collège (j’étais TZR, titulaire en zone de remplacement, ce qui signifie que je n’avais pas de poste fixe et étais envoyée deci, delà. Etre brillamment reçue à l’agrégation pour être envoyée comme remplaçante dans des collèges de banlieue. Heureusement que j’aime les élèves et que je crois à la mission des hussards noirs, toute référence anticléricale mise à part).

Et c’est ainsi que j’ai lu “En descendant des collines au printemps” de Desnos. Il m’a saisie tout de suite et je l’ai fait lire à toutes mes classes à partir de la 5ème. J’ai toujours étudié la poésie à la fin de l’année scolaire, au risque de ne pouvoir couvrir qu’une partie de la séquence, alors même que je la place au-dessus des autres genres. Il me semble que pour bien lire de la poésie en classe, il faut que l’esprit se sente libre, léger et vagabond, comme aux premiers jours de soleil et de chaleur, et que pour les “mauvais élèves” et ceux qui n’aiment pas l’école, les barreaux de la cage aient commencé de se dissoudre dans la montée de l’été. Je crois que je voulais que l’élément de contrainte inhérent à tout enseignement scolaire soit le moins sensible possible. Je voulais qu’en prêtant à la lecture une oreille distraite, ils soient touchés et émus, sans se sentir obligés de feindre l’intérêt. Je voulais qu’ils l’aiment, et que les mots rendent leur vie plus belle.

Et voici le poème :

En descendant des collines au printemps

A ‘heure où la rosée brille dans les toiles d’araignées

Au bruit lointain du fer battu dans les forges,

Au miroitement du jour dans l’eau des rivières.

 

En descendant des collines au printemps

J’ai laissé, dis-je, avec l’hiver les chagrins et les rancunes

Un amour profond me transporte de joie

Et ma haine elle-même me transporte et m’exalte.

 

En descendant des collines au printemps

Abandonnant des tombes vermoulues et des souvenirs,

Ivre des parfums de la terre et de l’air

Et me dilatant jusqu’à contenir le monde.

 

En descendant des collines au printemps,

J’ai brisé les balances où je pesais la vie et la mort,

Enfin prêt à accueillir l’été et les vendanges,

Prêt à accepter que le chemin, mon chemin s’interrompe.

 

En descendant des collines au printemps

Vivant de plus de joie qu’au jour de ma jeunesse

Mais attentif aux parfums de la terre et de l’air,

Attentif à l’écho d’une petite chanson lointaine

Chantée, d’une voix mal assurée, par une petite fille

Que jamais je ne connaîtrai.

Robert Desnos, dans Destinée arbitraire, 1943.

Comme je me posais des questions sur la fin du poème et sur cette mystérieuse petite fille, ma soeur m’a dit qu’elle connaissait un autre poème de Desnos, plus ancien, qui pouvait éclairer celui-là. Le voici :

La Voix

Une voix, une voix qui vient de si loin
Qu’elle ne fait plus tinter les oreilles,
Une voix, comme un tambour, voilée 
Parvient pourtant, distinctement, jusqu’à nous.

Bien qu’elle semble sortir d’un tombeau 
Elle ne parle que d’été et de printemps.
Elle emplit le corps de joie, 
Elle allume aux lèvres le sourire. 

Je l’écoute. Ce n’est qu’une voix humaine
Qui traverse les fracas de la vie et des batailles, 
L’écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages.

Et vous ? Ne l’entendez-vous pas ? 
Elle dit “La peine sera de courte durée”
Elle dit “La belle saison est proche.”

Ne l’entendez-vous pas ?

Robert Desnos – Contrée (1936-1940)

Ce poème me fait sourire mais ne me touche nullement comme le premier, qui parle à la fois de transfiguration et d’accord avec la vie, et dont le ton est tout autre. Je ne sais pas quand Desnos l’a écrit, mais il sait que sa fin est proche. La mort est au coeur de ce chant. On ressent à la fois le mouvement descendant du lest, et l’envol, l’exaltation. La pesanteur et la grâce.

Qui sait, peut-être aurez-vous envie de me faire connaître un poème que vous aimez ? Merci de tout coeur si vous le faites ! 🙂

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11 thoughts on “En descendant des collines au printemps


  1. On fait quelques pas hors de l’enfance, puis très vite on s’arrête. On est comme un poisson sur le sable. On est comme celui qui piétine dans sa mort, un adulte. On attend. On attend jusqu’à ce que l’attente se délivre d’elle-même, jusqu’à l’équivalence d’attendre, de dormir ou de mourir. L’amour commence là dans les fonds du désert. Il est invisible dans ses débuts, indiscernable dans son visage. D’abord, on ne voit rien. On voit qu’il avance, c’est tout. Il avance vers lui-même, vers son propre couronnement.
    Ainsi vous ai-je vue avancer dans la poussière d’été, toute légère dans votre robe toute blanche.

    Je vous reconnaissais. Vous étiez celle qui dort tout au fond du printemps, sous les feuillages jamais éteints du rêve. Je vous devinais depuis longtemps déjà dans la fraîcheur d’une promenade, dans le bon air des grands livres ou dans la faiblesse d’un silence. Vous étiez l’espérance de grandes choses. Vous étiez la beauté de chaque jour. Vous étiez la vie même, du froissé de vos robes au tremblé de vos rires.
    Vous m’enleviez la sagesse qui est pire que la mort. Vous me donniez la fièvre qui est la vraie santé.

    Je te mets pas tout, c’est un long poème en prose: Une petite robe de fête, de Christian Bobin.

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    1. Merci ! Ton poeme me fait penser a l’univers de Rene-Guy Cadou dans “Helene ou le regne vegetal”. Voici “Je t’attendais ainsi qu’on attend les navires”.

      Je t’attendais ainsi qu’on attend les navires
      Dans les années de sécheresse quand le blé
      Ne monte pas plus haut qu’une oreille dans l’herbe
      Qui écoute apeurée la grande voix du temps

      Je t’attendais et tous les quais toutes les routes
      Ont retenti du pas brûlant qui s’en allait
      Vers toi que je portais déjà sur mes épaules
      Comme une douce pluie qui ne sèche jamais

      Tu ne remuais encor que par quelques paupières
      Quelques pattes d’oiseaux dans les vitres gelées
      Je ne voyais en toi que cette solitude
      Qui posait ses deux mains de feuille sur mon cou

      Et pourtant c’était toi dans le clair de ma vie
      Ce grand tapage matinal qui m’éveillait
      Tous mes oiseaux tous mes vaisseaux tous mes pays
      Ces astres ces millions d’astres qui se levaient

      Ah que tu parlais bien quand toutes les fenêtres
      Pétillaient dans le soir ainsi qu’un vin nouveau
      Quand les portes s’ouvraient sur des villes légères
      Où nous allions tous deux enlacés par les rues

      Tu venais de si loin derrière ton visage
      Que je ne savais plus à chaque battement
      Si mon cœur durerait jusqu’au temps de toi-même
      Où tu serais en moi plus forte que mon sang.

      Il a ete mis en musique et chante par Michele Bernard, une superbe chanson que tu peux ecouter sur Youtube.

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      1. Jérémie vient d’apprendre à l’école un poème de Cadou, Automne. Quelle joyeuse impression de voir que la beauté tisse ses liens entre nous. Ton blog, l’école, Chloé, mon garçon, la rue voisine (rue René-Guy Cadou)… Un poète, et voilà que le monde fait un peu plus sens.
        Oui, surtout n’arrête pas d’écrire.

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  2. Ouaouh!
    Tu vois, au lieu de faire mes cartons – et alors même que je viens d’avoir à ce sujet la plus effroyable dispute de ma vie avec Antoine et qu’il nous a fallu une heure pour endormir Gabrielle et surtout calmer Guilhem que cette dispute a plongé dans une angoisse indescriptible – je viens de lire presque tout ton blog (sauf ce qui est écrit en anglais et quelques passages).
    Daniel Pennac dit que le temps de lire, comme celui d’écrire ou celui d’aimer, est toujours du temps volé.
    Cette phrase est restée gravée en moi depuis mes 15 ans où je l’ai découverte.
    Il s’agit dans la vie d’être d’habiles voleurs de temps. Au vu de tout ce que tu écris depuis des mois, et de tous les mangas que tu lis, tu sembles être une véritable Arsène Lupin.
    Parce que je t’aime et parce que j’aime lire, je viens de voler une petite heure.

    Mais je ne suis pas une vraie voleuse de temps.

    Je n’écris plus de poésie depuis que j’ai eu le tort de proposer mon unique recueil à un concours, par deux fois, et que j’ai été deux fois sélectionnée parmi les trois finalistes sans avoir le prix. Je pensais que c’était une manière de me faire publier. En fait, j’aurais été bien embarrassée d’être publiée : il aurait fallu rencontrer des gens, faire des courbettes, des corrections, essayer de rencontrer encore plus de gens, se sentir obligée de continuer à écrire…
    Le dernier poème que j’aie écrit, je l’ai écrit pour ma mère malade. Pour qu’elle ait confiance, et qu’elle se sente le courage de vouloir guérir. Ma plus belle récompense, c’est qu’elle a aimé ce poème et m’a dit qu’elle se reconnaissait dans la personne que j’évoquais.

    Je t’admire de tenir ce blog et d’avoir si longtemps tenu un journal. C’est ta fidélité que j’admire. Je crois aussi que si tu ne peux pas te passer d’écrire – il semblerait que ce soit le cas – c’est que tu es un écrivain, que tu le veuilles ou non.

    Moi, j’ai découvert que je pouvais vivre sans écrire. Et même sans lire. Juste avec quelques souvenirs, comme ce poème de Cadou que tu mets dans ton commentaire et que je récitais justement ce soir à ma fille.

    Maintenant, je ne suis plus dans l’écriture, je suis dans la vie, celle de tous les jours, pas la grande vie de la littérature, de la philosophie, de l’esprit, de l’attention merveilleuse portée aux mouvements du coeur et aux sensations. Je sais bien qu’il n’y a pas de frontière entre les deux, juste une question de temps. Mais je ne suis pas une grande voleuse de temps. Je n’écris plus, mais je parle et je raconte, et parfois j’invente des histoires. Je raconte des histoires à mes enfants, à des amis, à mes élèves et à des gens que je ne connais pas. Je suis là où je dois être dans ma vie.

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    1. Merci Chloe d’avoir vole une heure pour me lire ! Tu sais, j’ai commence ce blog apres la fin de mes cours au lycee, donc j’avais un peu plus de temps. Toi, tu travailles a plein temps et dois aussi t’occuper de ta famille !
      Ecrivain, je ne sais pas. En tout cas, je n’ai jamais eu le courage d’ecrire de la poesie, alors que c’est ce dont j’ai le plus envie. Je me souviens de tes poemes. Je voudrais bien que tu me les renvoies. Je ne crois pas que tu vivras longtemps sans ecrire de nouveau. 😉
      Raconter des histoires aux eleves, je me souviens, c’etait merveilleux, jouissif. Si j’ecris ce blog, c’est peut-etre parce que j’ai perdu mes eleves.
      A propos de la fidelite… Je ne suis plus l’enfant fidele que j’etais, helas, mais bon. J’ai aussi voulu laisser tomber ce blog plusieurs fois (je n’ai pourtant commence qu’en mai ou juin, mais ca prend du temps ce truc). J’ai du mal a me convaincre du sens d’un blog ou l’on apprend rien, contrairement a tous les blogs qui suivent un sujet particulier ou proposent une expertise. Mais bon, comme le disent certains, peu importe qui lit, il faut ecrire pour soi. En meme temps, si j’ecrivais vraiment pour moi seule, je n’ecrirais pas comme sur ce blog, je me lacherais beaucoup plus. Un blog n’est pas un journal intime.
      J’espere que tu reviendras de temps en temps. L’interet de ce blog, c’est peut-etre de faire reprendre leur plume a des poetes qui hibernent, comme toi. 😉

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