Autour du rêve – voyage dans des souvenirs d’enfance

Hier, je suis allée à la bibliothèque rendre les livres empruntés par mon fils et en chercher d’autres. En fouillant dans le bac, je suis tombée sur cette couverture…

© Grahame Baker-Smith, Templar Publishing

… et je suis restée saisie. Les ailes, la transparence, les nuages, la lumière, ce bleu qui dilate et resserre le coeur – un très court instant, on se sent le souffle coupé.

La monumentalité de l’illustration, la place centrale des personnages sur un arrière-plan presque abstrait, l’expression figée et lointaine des visages, la place proéminente des mains du père, l’aura d’éternité née des ailes, la charge symbolique de la montagne, évoquent le caractère sacré des icônes. De fait, ce livre est un hommage à la relation filiale : il conte, par la voix du petit garcon, la manière dont la vie du père fut dominée – tyrannisée – par le rêve de voler, et comment ce rêve, que l’on croyait disparu sur les champs de bataille d’où le père ne revint pas, parla un jour à l’enfant devenu adulte, et se réalisa enfin. A la fin de l’histoire, le narrateur, devenu père à son tour, se demande si ce rêve parlera un jour à son fils. L’histoire est merveilleusement racontée, mais ce sont les illustrations qui en font toute la force ; elles vous arrachent littéralement à vous-mêmes, et vous jettent en plein ciel.

© Grahame Baker-Smith, Templar Publishing

Et voici que dans les profondeurs de mon ventre où ma mémoire serre les souvenirs qui vacillent au bord de l’oubli, je sens remuer des sensations tres anciennes. Et bien sûr, lorsque j’essaie de distinguer ce qui remonte des abysses, ou d’effeuiller les strates de cette sensation, tout se brouille.

“et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela remonte lentement; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées.” (Marcel Proust, Du Côté de Chez Swann)

Essayons quand même.

Plein ciel. Il y avait dans mon enfance un livre intitulé Brise, dont je ne retrouve pas la trace. Il racontait l’histoire de la fille du roi des vents. Je me souviens seulement de la force des illustrations – c’est le souvenir le plus ancien de mon amour des choses aériennes. Plus tard, j’ai aimé les avions, les constellations, les récits de la conquête de l’espace.

Puis, au lycée, j’ai fait ce rêve où, après des péripéties dont je ne me souviens pas, je m’engouffrais dans un tunnel, à bord d’un chariot de mine qui roulait à une vitesse vertigineuse, et débouchais brutalement dans un ailleurs hors du temps et de l’espace où, clouée au sol, j’étais écartelée et comme soulevée par la vision de quelque chose de blanc tournoyant avec lenteur dans un ciel éblouissant.

Ce rêve a probablement un lien avec les illustrations par Georges Lemoine de la nouvelle Peuple du Ciel de Jean-Marie-Gustave Le Clézio. Si mes souvenirs sont bons, Petite-Croix, une petite fille aveugle qui veut découvrir la couleur bleue, voit, au cours d’un voyage intérieur, un dieu aztèque dérivant dans le ciel. (Je ne saurais dire à quel point Le Clézio a compté dans mon enfance. Pour moi, il a été un des gardiens des clés, celles qui ouvrent sur la signification du monde – j’assume, aussi ridicule que cela puisse sembler.)

Et puis il y a les visages des personnages, sur cette couverture, qui me rappellent un peu celui du roi Charles Cinq-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize, dans Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault. Voilà un film d’animation qu’il faut que vous voyiez, si ce n’est déjà fait. La fable inspirée d’Andersen, les textes de Jacques Prévert, les dessins et la musique sont à mon avis inoubliables. (J’aimerais revenir un autre jour sur ce film, dans un post sur les villes imaginaires).

De fil en aiguille, je me rends compte que le lien entre toutes ces choses, illustrations, film, livres (j’ajouterais à cette liste Fleur de Lupin déjà évoqué dans un précédent post et Ratatatam), c’est le rêve, présent comme thème ou dans l’atmosphère onirique de ces oeuvres. Mystère, beauté, étrangeté.

© L’Ecole des Loisirs

Je ne suis pas surprise que Farther ait obtenu la Kate Greenaway Medal en 2011. Je ne résiste pas au plaisir de partager deux autres illustrations de ce magnifique album.

© Grahame Baker-Smith, Templar Publishing

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Author: Frog

French and Vietnamese, living between England, France, and an often-dreamt Mediterranean, where my heart dwells.

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