La voix de Pierre

Il fait gris. Ca souffle pas mal, il pleuviote de temps en temps. Mois de juin typique des îles britanniques – à quoi mon mari répond en général que oui, et que c’est grâce à ça que les verts sont si riches et si beaux dans ce pays.

A l’adolescence, je serais restée assise à mon bureau, devant mon cahier, à noircir des pages (faisant semblant de travailler pour que les parents me fichent la paix) – l’humeur du moment, le temps qui passe, et ce sentiment que la vie ne va nulle part, et à quoi bon. Le temps, luxe de l’enfance.

Maintenant, je me hâte de faire la vaisselle et profite de la sieste de ma fille (vous l’aurez compris, ce n’est pas une gamine qui peut s’occuper toute seule) pour attraper le panier de linge à étendre, monter dans la chambre de mon fils (où se trouve l’étendage), mettre le lecteur CD en marche, attendre la voix de Pierre, et respirer, enfin. Je ne suis pas une maman douée, je n’ai jamais rêvé d’être maman, je fais ce que je peux et je suis rarement à la hauteur. Mais la voix de Pierre me réconcilie avec moi-même, et aide la petite Antigone que j’étais à faire la paix avec la “part-time working mother of two” que je suis aujourd’hui.

Pierre est – était – mon professeur de guitare. Je crois que j’ai eu la chance de le voir toutes les semaines du temps scolaire entre les âges de 7 ou 8 ans et 15 ans (je ne suis pas douée pour la chronologie), sauf une année où j’avais déménagé. Le cours que je suivais était intitulé, si mes souvenirs sont bons, “Guitare d’accompagnement”, par opposition au cours de “Guitare classique” enseigné par David Wood, et qui me paraissait beaucoup moins fun. Tout ce que je comprenais, gamine, c’était que dans le cours de Pierre, on apprenait des chansons, et que dans le cours de David, on se faisait très mal aux doigts en essayant de jouer des trucs compliqués. J’aimais chanter, on me disait que j’avais une jolie voix, et j’étais contente. Je n’ai jamais été une instrumentiste douée, et je crois que je n’étais pas non plus une bonne interprète – je veux dire, même quand j’ai grandi et que j’étais plus en mesure de comprendre les paroles des chansons. Pour moi, chanter bien, c’était chanter juste, avec une “jolie voix”, parfois fort et parfois doucement.

Les cours avaient lieu dans une toute petite salle. Il y avait des chaises sur le côté pour les parents s’ils voulaient rester, et une affiche de pièce de théâtre sur le mur. Par dessus l’épaule de Pierre, je passais de longues minutes, tous les mercredis, à me demander s’il était possible que “Kenneth Branagh” fût un vrai nom, comment ça se prononçait, et qui pouvait le porter. Pierre, lui, était d’une douceur et d’une patience à toute épreuve. A la fin, quand je ne travaillais plus et que j’étais devenue incapable de jouer ce qu’il me donnait, il a simplement demandé, d’un ton un peu las : “Quyên, tu n’aimes plus la guitare ?”

Petite, je comprenais vaguement que Pierre écrivait de vraies chansons qu’on peut acheter sur des disques, car mes parents en avaient des copies et nous les écoutions souvent. J’aimais les mélodies et les rythmes, même si je ne comprenais pas souvent les idées. Je voyais les images. Elles sont restées imprimées dans ma mémoire : il y avait la Méditerranée toute verte, Théo Van Gogh regardant son frère devenu fou au milieu du champ, et désespérant de parvenir à le toucher, le Yang-Tsé-Kiang roulant ses eaux jaunes entre des berges à la Gauguin, une chanson joyeuse sur le métissage et une autre commençant par “Cheveux d’ébène aux blanches hanches”, dont j’entends encore les accords solennels et poignants.

Récemment, j’ai retrouvé Pierre sur Facebook. J’ai pu avoir ses deux derniers disques, et je n’écoute plus qu’eux. Leur titre donne une bonne idée du style de Pierre : Le Flâneur, et Ca ira bien comme ça. Si vous voulez avoir une meilleure idée de leur contenu et écouter des chansons ou des extraits, voici l’adresse de son site : http://pierredelorme.free.fr/index.htm.

(Pardon, je ne sais pas de qui est le tableau)

Pour moi, c’est une voix de mon enfance, la voix de quelqu’un qui a compté plus que je ne saurais dire, dont le timbre et les accents recèlent d’innombrables souvenirs de mon vieux Villeurbanne, des amis du groupe de guitare, des voyages en voiture jusqu’à Strasbourg où nous passions nos vacances, et qui, chargée de tout ce temps vécu et révolu, et de toutes ces choses désormais enfouies dans le néant mais dont la musique garde la mémoire,  me rejoint ici, à Canterbury, et me rappelle d’où je viens. Et c’est à la fois un pincement au coeur – je n’ai plus 15 ans, ma guitare reste dans sa boîte, les étés de Lyon sont loin, et il y a toutes ces petites morts auxquelles on survit mais qui nous entament petit à petit – et un baume précieux.

C’est aussi le talent poétique, la précision des mots, la vivacité des images, l’absence de prétention, la sincérité et la légèreté – toutes choses auxquelles j’aspire dans mon écriture et dans ma vie, sans le plus souvent y parvenir. Quoi qu’il en soit, je serais bien contente si après m’avoir lue, vous aviez la curiosité d’écouter la voix de Pierre.

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2 thoughts on “La voix de Pierre

  1. Bien sûr que l’on clique sur ton lien pour aller écouter! On ne peut pas faire autrement tellement tu en parles bien, de “Pierre”… Merci pour cette découverte musicale.

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    1. Merci de ton commentaire ! Je sais que tu vas aimer ! Sur tu veux acheter les albums, il y a des instructions dans la rubrique contact de son site. Gros gros bisous.

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