Des wagashi de chez Toraya.

Jardiner, c’est bien ; manger, c’est encore mieux.

L’autre soir, j’étais en train de coucher ma fille (ce qui requiert de s’asseoir par terre dans sa minuscule chambre pour lui donner son biberon en trois fois, avec des pauses de 10 minutes entre deux tétées, lors desquelles elle attrape tout ce qu’elle peut, tire, défait, déballe, déchire, goûte et jette, tandis que j’essaie d’avancer de quelques pages dans mon bouquin), lorsque la sonnette de la porte d’entrée retentit.

Stupeur. Puis colère. Oui, parce que dans ce pays, les démarcheurs aiment à passer à des heures où ils ont davantage de chances de vous trouver chez vous, et ont une prédilection perverse pour l’heure du dîner. Ce qui me permet de mettre en marche le disque habituel : “Hein, en France, si les vendeurs faisaient ça, dis donc, qu’est-ce qu’ils prendraient, gnagnagna”. Engoncée dans mon indignation, la bouche pleine de marmonnements contenus, j’attends que mon mari aille ouvrir.

Bruits de pas dans l’escalier, la porte s’ouvre : “It’s K. With presents from Toraya.”

Hein ?! J’ouvre des yeux comme des soucoupes. K. ? Toraya ? TORAYA !

Je dégringole les escaliers, remercie avec profusion, m’embrouille, et dois avoir l’air complètement hagard.

K. est la jeune épouse d’un professeur japonais en visite à l’université où travaille mon mari. Elle n’a pas trente ans. Elle est belle comme le jour. Je crois que malgré la barrière de la langue et la réserve orientale (cliché peut-être, mais vrai dans son cas), nous sommes assez complices (ça aide d’avoir des enfants en bas âge). Ses parents sont venus du Japon pour lui rendre visite et ont ramené – pour moi ! – des wagashi de chez Toraya, le salon de pâtisserie de Tokyo, qui prétend avoir commencé à fournir la maison impériale au XVIème siècle.

J’ai le sac en papier dans les mains, empli de paquets de petits gâteaux et d’un sachet de papate douce confite. Les gâteaux sont délicatement emballés dans du papier brun-mauve, la couleur de la pâte d’azuki. Je me fais un thé vert (lui aussi est un cadeau de K., il vient de la plantation d’un de ses cousins).

Toraya

Tout à coup, me revoilà quelques années en arrière, dans la petite succursale parisienne de Toraya, à l’époque où je goûtais les joies d’une indépendance nouvelle et dépensais mes premiers salaires en wagashi et en sacs à mains. Bien qu’installée dans ce pays depuis quelques années, je garde la sensation de vivre en suspens, dans l’attente d’un retour à cette vie où il me semblait que je me réalisais (illusion puissante du matérialisme). Quelle douce, quelle savoureuse surprise, de retrouver soudain ces parfums !

Je revois le visage de mes amis, les couleurs des soirs d’été dans le Jardin des Tuileries, l’atmosphère de fête du Boulevard Saint-Michel, le lèche-vitrine bras dessus, bras dessous avec ma soeur et ma cousine, la poésie des banlieues à travers la vitre du RER, lorsqu’un rayon les caressait – l’ivresse des possibles, rebondie, juteuse, dorée. Contrairement aux Anglais, j’aime les villes, les grandes surtout, la qualité de l’anonymat entre le camaïeu de gris des immeubles, cette sensation que l’aventure attend au détour d’une rue. Je goûte l’ironie douce-amère que ces wagashi, censés symboliser la nature et les saisons, soient pour moi le signe du bonheur révolu de vivre à Paris.

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Author: Frog

French and Vietnamese, living between England, France, and an often-dreamt Mediterranean, where my heart dwells.

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